Budget économie numérique et télécom : La Poste, un grand corps malade

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Lors du vote du budget du ministère de l’Economie numérique et des Télécommunications hier, il a beaucoup été question du mal chronique que traverse La Poste. La cherté et les problèmes de réseaux, également, ont été abordés.

Si c’était une malade, la société nationale La Poste serait dans un coma très profond. Au fil des années, elle a été déviée de sa vocation pour être transformée en un véritable réceptacle de personnels politiques non qualifiés. Nous sommes loin du temps où beaucoup de nouveaux bacheliers et même des étudiants méritants pouvaient prétendre intégrer ce patrimoine national, via un concours très sélectif. Ledit concours n’est plus organisé depuis maintenant près de 10 ans.

Pendant que le ministre de tutelle relativise et préfère mettre le focus sur les mesures en cours, celui en charge des Finances, lui, joue carte sur table. Il déclare : ‘’Honorables députés, je peux vous confirmer que La Poste est confrontée à une situation très difficile. Les pertes annuelles sont importantes, les capitaux propres sont aujourd’hui négatifs. Il y a une baisse continue des parts du marché. Et la Poste doit beaucoup, beaucoup, d’argent à l’Etat. C’est ça la vérité.”

En fait, il ressort des précisions du ministre des Finances et du Budget que c’est un faux prétexte d’invoquer la dette de l’Etat pour justifier les difficultés de l’entreprise. ‘’C’est vrai, argue-t-il, que quelque part on nous réclame 22 milliards de F Cfa. Mais il faut savoir que ce n’est pas moins de 150 milliards que l’entreprise doit à l’Etat du Sénégal. Ce qui fait qu’une commission a été mise en place pour voir comment corriger ces impairs”.

Restructuration de la Poste

Il ressort des confidences faites à ‘’EnQuête” que l’entreprise compte près de 4 000 agents. Dans un tel contexte, La Poste a cru devoir se séparer de beaucoup de ses anciens contractuels pour retrouver une santé financière. C’était en décembre dernier. Moussa Ndiaye et ses camarades, après quatre ans de bons et loyaux services, ont tout simplement été remerciés. A en croire M. Ndiaye, porte-parole du collectif, il y avait pas moins de 250 contractuels remerciés. Certains après deux contrats d’affilée, d’autres après trois contrats. ‘’Notre problème, c’est l’injustice. Moi qui vous parle, j’ai été recruté par la boite depuis 2014, d’autres avant 2014. Nous étions des contractuels et avons été bien formés. A notre grande surprise, on a recruté d’autres agents, qui n’ont de mérite que de faire de la politique et qui n’ont aucun niveau, à notre place. C’est vraiment injuste”, fulmine le syndicaliste joint par téléphone.

Interpellé sur ces difficultés du groupe La Poste, la ministre de tutelle, Ndèye Tiké Ndiaye, précise : ‘’Les difficultés de La Poste sont certes connues. Mais ce qui importe, c’est d’en prendre conscience et d’avoir des dispositifs pour les corriger. Nous avons mis en place une commission chargée de réfléchir sur la restructuration de La Poste.”

Pour ce qui concerne les dettes, elle rétorque : ‘’Il y a une convention croisée signée entre La Poste et l’Etat du Sénégal. Nous avons aussi une autre convention qui porte sur la compensation financière. Ce qu’il faut saluer, c’est que c’est La Poste Finance qui assure maintenant la compensation, contrairement à ce qui se faisait. Il faudrait enfin travailler à rendre le groupe La Poste beaucoup plus compétitif, dans un environnement concurrentiel.”

En ce qui concerne la masse salariale importante et le personnel politique pléthorique, la ministre reprend sa réponse favorite. ‘’Ce qui importe, c’est de voir les pas qui ont été faits par l’Etat. La commission de restructuration est là et les problèmes sont en train d’être pris en charge. Il faut attendre qu’elle rende ses travaux. La commission va évaluer la masse salariale. Faites confiance à l’Etat”, persiste-t-elle.

‘’L’Artp est en train de faire le diagnostic”

Par ailleurs, la question des opérateurs de téléphonie mobile a également été abordée par les parlementaires. Les problèmes de réseaux, de couverture du territoire, la cherté des coûts de téléphonie… De ce point de vue, la ministre se veut ferme : ‘’Les opérateurs ont signé des cahiers des charges. Maintenant, il faut les respecter. L’Artp est en train de faire le diagnostic ; elle va situer les responsabilités et va faire appliquer les cahiers des charges.”

Sur les redevances que ces derniers doivent aux collectivités territoriales, la ministre explique : ‘’Il se pose le problème de leur caractère dérisoire. Ces redevances sont, en effet, régies par un décret qui date de 2005 qui ne prend en charge que le domaine public, pas le domaine national. Dans ce décret, les tarifs fixés sont dérisoires et je le confirme. Le toilettage de ces textes s’impose aujourd’hui. Nous sommes en train de travailler dans ce sens, en discutant avec tous les acteurs concernés.”

Pour 2020, le projet de budget est arrêté à 17 714 234 327 F Cfa, soit une baisse de 35 % par rapport à l’année dernière. La ministre se justifie : ‘’Ce qui importe, c’est que les programmes puissent être pris en charge avec les fonds disponibles. Il faut aussi savoir que des Lfr peuvent être adoptées en cours d’exercice. Il existe aussi d’autres types de financement que nous pourrons utiliser.”

Les mises en garde de Cheikh Tidiane Gadio

Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, le Dr Cheikh Tidiane Gadio est en train d’apporter une énorme valeur ajoutée à l’Assemblée nationale. A chacune de ses interventions, tout le monde, opposition comme pouvoir, écoute religieusement. Hier, il a fait un magnifique plaidoyer en faveur des Sénégalais de la diaspora, génies dans le domaine des Tic. Car, suggère-t-il, ‘’tous les pays qui ont réussi la révolution numérique ont utilisé l’apport de leur diaspora. Nous avons des jeunes qui sont brillants, qui dirigent des entreprises de télécommunications partout, en France, aux Etats-Unis, au Canada… Il faut que leur pays leur montre qu’ils sont désirés, qu’ils sont aimés et on a besoin de leurs compétences”.

L’ancien ministre des Affaires étrangères, pour convaincre davantage son auditoire, raconte cette anecdote qu’il considère comme une tragédie. ‘’Je connais, dit-il, un de nos compatriotes, très brillant, qui gagne beaucoup d’argent. Il est, une fois, revenu dans son pays pour apporter sa contribution au développement du Sénégal. Après avoir décrit tout ce qu’il pouvait faire, le ministre lui a dit : tout ce que vous avez dit, nous l’avons ici. Et il est retourné d’où il venait. Je pense que c’est une tragédie”.

Des compétences, le Sénégal en aura surtout besoin dans ce contexte de développement de projets hautement importants et stratégiques. Il s’agit, entre autres, de la construction du système de fibre optique et du Data Center. ‘’Quand une compagnie étrangère comme Huawei construit notre système de fibre optique, c’est des questions très sensibles où, parfois, des enjeux de sécurité nationale peuvent se poser. Il faudrait qu’ils acceptent un transfert de technologie, la formation de nos concitoyens et qu’ils comprennent que le Sénégal a besoin d’une souveraineté sur l’ensemble de ces infrastructures. Il en est de même du projet de Data Center. Il faut en contrôler l’ensemble du processus”, prévient Dr Gadio.

Le parlementaire de rappeler le bon vieux temps, quand des Sénégalais bon teint étaient aux commandes de la révolution. ‘’Ce sont nos ingénieurs sénégalais, dont Alassane Dialy Ndiaye, Cheikh Tidiane Mbaye qui nous ont rendu fiers et nous ont convaincus que les Sénégalais pouvaient prendre en charge leur propre système de télécommunication. On était une référence en Afrique, à cette époque. Je pense qu’il y a là matière à réfléchir”, souligne-t-il.

Sur le même sujet, le Grand Serigne de Dakar, Abdoulaye Makhtar Diop est, lui aussi, revenu sur l’historique. C’est pour mettre les pieds dans le plat des conflits d’intérêts notés au niveau de la Sonatel. A l’en croire, le mal est profond. ‘’J’étais dans le gouvernement, quand on ouvrait le capital aux ministres. J’avais refusé parce qu’il y avait un conflit d’intérêts manifeste. Il fallait voir la géographie du capital. Il faut savoir que France Télécom a 42 % des actions, l’Etat 27 %, les employés 8 % et enfin il y a des flottants qui détiennent 23 % des actions. Il faudrait aller voir qui sont ces flottants, pour comprendre certaines choses. Voilà pourquoi il a toujours été difficile de guérir le mal.”

Mor Amar

(Source : Enquête, 12 décembre 2019)

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